4 questions a
sylvie courvoisier
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Vous êtes une pianiste suisse mais votre carrière s’est construite principalement à New York où vous résidez depuis des années. Quelles sont les rencontres qui ont été déterminantes lorsque vous êtes arrivée très jeune – et plus tard aussi?
J’ai terminé le Conservatoire de Lausanne en 1993 et j’ai commencé ce que l’on pourrait appeler une « carrière » — même si je n’aime pas beaucoup ce mot — d’abord en Suisse et en Europe, entre 1994 et 1998. J’ai tourné et enregistré pendant ces années en Europe , notamment avec mon « Sylvie Courvoisier Quintetto », composé de jeunes musiciens que j’avais rencontrés à Siena Jazz lorsque j’étais encore très jeune, ainsi qu’avec des amis de Lausanne. J’ai aussi travaillé sur différents projets, comme Sylvie Courvoisier Ocre, avec l’orgue de Barbarie de Pierre Charial et d’autres musiciens en Europe, ou encore avec Jacques Demierre et Lucas Niggli.
C’est aussi à cette période que j’ai commencé à travailler avec le label Intakt Records, avec lequel je travaille depuis plus de trente ans maintenant, et avec lequel j’ai réalisé plus de vingt albums. C’est une relation très importante dans mon parcours.
Quand je suis arrivée à New York en 1998, j’ai assez vite eu le sentiment d’être au bon endroit. New York n’est pas vraiment représentative des États-Unis : c’est une ville qui attire des musiciens et des artistes du monde entier. Il y a une concentration incroyable de personnalités, de cultures et de styles, et surtout une grande curiosité musicale. Le niveau est très élevé, mais ce qui m’a surtout attirée, c’est la possibilité de ne pas avoir à choisir une seule identité musicale.
Certaines rencontres ont été essentielles pour moi, bien sûr musicalement, mais aussi humainement : John Zorn, Mark Feldman, Erik Friedlander, Kenny Wollesen, Drew Gress, Ikue Mori, Suite Ibarra, Mary Halvorson, Ned Rothenberg, Nasheet Waits, Wadada Leo Smith, entre autres. Ce sont des personnes avec lesquelles j’ai pu jouer, improviser, enregistrer, mais aussi simplement passer du temps, discuter et réfléchir à la musique.
Je crois que ce qui m’a le plus influencée, ce sont les personnes qui m’ont donné la liberté d’être moi-même. Je n’ai jamais vraiment voulu entrer dans une catégorie. J’aime la musique classique contemporaine, notamment Sofia Gubaidulina et Ligeti, mais aussi Paul Bley, Cecil Taylor, Thelonious Monk ou Geri Allen. Tout cela fait partie de moi. Avec le temps, ces influences sont devenues comme le squelette de mon propre langage, mais je cherche toujours à le faire évoluer.
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Vous nous faites l’amitié de vous arrêter à la Vetrina avec un vinyle exceptionnel d’artiste que nous exposons. Expliquez-nous comment est né le projet avec Sophie Bouvier Ausländer, alors que vous avez exclusivement enregistré des CD jusqu’ici?
Le projet est né autour de mon album Angel Falls, que j’ai enregistré avec le maestro créateur et trompettiste Wadada Leo Smith. Jusqu’ici, j’avais effectivement surtout enregistré des CD. Mais j’ai toujours aimé les liens entre la musique et les arts visuels, et j’ai tout de suite aimé l’idée de faire de cet album quelque chose que l’on puisse aussi regarder et toucher.
Avec Sophie Bouvier Ausländer, c’est vraiment devenu un dialogue entre deux pratiques artistiques. Elle n’a pas simplement réalisé une image pour la pochette : elle a travaillé directement sur les pochettes, avec de la peinture, des couches, de la matière. Et chaque exemplaire est différent.
Il y a 200 exemplaires, tous numérotés et signés, et Sophie a réalisé une peinture originale sur chacun. On peut réellement voir les différentes couches de peinture et les traces du geste. C’est quelque chose que j’aime beaucoup parce que cela rend chaque disque unique. Ce n’est plus seulement une reproduction d’une œuvre : chaque personne qui achète le vinyle possède aussi une œuvre originale.
J’aime beaucoup cette idée que la musique puisse sortir du simple format sonore et devenir un objet physique, quelque chose que l’on garde, que l’on regarde, que l’on touche. Cela me semble particulièrement beau aujourd’hui, à une époque où nous écoutons tellement de musique de manière dématérialisée.
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L’an dernier votre pays d’origine vous a attribué le Grand Prix suisse de la musique 2025, et vous avez également reçu une prestigieuse récompense dans votre pays d’adoption, les États-Unis. Quelle est l’importance de cette reconnaissance pour votre carrière ? Elle vous ouvre des portes?
Ces deux prix m’ont touchée de manière assez différente.
Le Grand Prix suisse de la musique m’a particulièrement émue parce que la Suisse reste une partie très importante de mon identité, même si je vis à New York depuis longtemps. Recevoir cette reconnaissance après toutes ces années m’a donné le sentiment que le lien avec mon pays d’origine était toujours là. C’était assez fort émotionnellement. Le prix de l’American Academy of Arts and Letters a été important d’une autre manière. Il m’a notamment permis de réaliser Amalthea, un projet qui me tenait vraiment à cœur. Et pour moi, c’est peut-être cela le plus précieux dans une reconnaissance : lorsqu’elle permet de faire quelque chose que l’on n’aurait peut-être pas pu faire autrement.
Bien sûr, ces prix peuvent ouvrir certaines portes, attirer l’attention sur votre travail ou vous faire rencontrer de nouvelles personnes. Mais je ne pense pas beaucoup à cela. Ce qui me touche davantage, c’est de sentir que mon travail, qui est souvent très personnel et parfois assez difficile à catégoriser, a trouvé un écho quelque part.
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Votre vie est très remplie… Vous êtes aussi compositrice et enseignante, en plus d’être une interprète très souvent en tournée. Comment parvenez-vous à mener toutes ces activités?
Je ne sais pas si je parviens vraiment à tout mener… mais j’essaie !
Je n’ai jamais très bien su séparer ces différentes activités, parce qu’elles font toutes partie de ma manière de vivre la musique. Quand je joue, certaines choses que j’entends ou que je découvre vont nourrir ma composition. Et quand je compose, cela change forcément ma façon de jouer. L’enseignement fait aussi partie de cet équilibre.
J’aime beaucoup être en contact avec des musiciens plus jeunes. Je trouve cela très stimulant, parce que leurs questions ou leur manière de voir les choses peuvent parfois me faire réfléchir à ma propre musique. Cette année, j’ai notamment deux mentorés, et j’apprécie énormément cette relation. Je joue aussi régulièrement les compositions de mes collègues, et cela m’apporte beaucoup. Je pense que je reste curieuse avant tout.
Je n’ai jamais construit ma vie autour d’un plan de carrière. J’ai plutôt suivi les projets, les musiciens et les rencontres qui m’attiraient, souvent sans savoir où cela allait me mener. Avec le recul, je me rends compte que beaucoup de choses importantes sont arrivées de cette manière, un peu par surprise.
Et puis, avec les années, j’ai appris à dire non. Ce n’est pas toujours facile, surtout quand beaucoup de projets vous intéressent. Mais je crois que c’est devenu indispensable pour garder du temps pour travailler seule, réfléchir, et surtout pour ne pas perdre l’envie de créer.