4 questions
karla Hiraldo voleau
Karla portrait
1

S’intéresser à l’adolescence ça pourrait s’apparenter à un défi. Ce n’est pas une période où on cherche vraiment le contact avec les « adultes », groupe dont vous faites partie Karla, malgré le peu d’années qui vous séparent de l’adolescence. A l’ère du selfie, est-ce que la photographie vous a aidé à établir le contact ?

Alors, même si toujours jeune, je me sens quand même très loin de la mentalité des adolescents, quinze ans me séparent déjà d’eux ! Cela dit, mon intérêt sincère et profond pour cet âge charnière a rendu la connexion avec les 224 lycéens rencontrés en deux ans, naturelle et souvent facile. Dans des établissements où la hiérarchie entre élèves et enseignants structure chaque interaction, mon statut d’« entre-deux » (ni vraiment adulte à leurs yeux, ni plus adolescente) s’est révélé un réel atout. La photographie finalement a été secondaire, et c’est la posture d’écoute qui, je pense, a tout permis.

2

Parmi vos références pour « Frammenti », Pier Paolo Pasolini, qui a eu le courage, à l’aide d’une caméra, d’aller chercher le dialogue en 1964 sur les plages de son pays, pour aborder la question des relations amoureuses dans « Comizi d’amore ». Il semble parfois lui-même surpris de la franchise avec laquelle on lui répond. Entre vous et les adolescentes et adolescents rencontrés, 60 ans plus tard, la franchise était au rendez-vous ?

J’ai été tout aussi surprise, de ce qu’un intérêt sincère peut déclencher immédiatement.  À part les ados maladivement timides, ou encore très enfantins, chacune et chacun s’est livré avec une facilité et une sincérité déconcertante. J’ai entendu plus d’un secret, plus d’une expérience traumatisante ou d’une confession. Les entretiens n’étaient pas longs, 20 à 45 minutes selon les personnes, mais j’ai senti que la grande majorité avait cruellement besoin de parler, tout simplement ; et ce projet de rencontre donnait enfin la permission de dire les choses.

3

Si vous pensez à votre propre adolescence, vous vous êtes senties plutôt proches des jeunes rencontrés ou au contraire étaient-ils très différents ?

Malgré la distance temporelle, je me suis retrouvée dans beaucoup de récits : les mêmes doutes, les mêmes élans, les mêmes façons de s’imaginer le monde ; et j’ai été rapidement convaincue de l’universalité profonde de l’expérience adolescente.

Chaque génération d’adultes semble persuadée que les jeunes du moment sont particulièrement en dérive (comme si l’inquiétude à leur égard était une constante anthropologique). Il y a quelque chose d’étrange dans cette amnésie collective : on oublie avec quelle intensité on a traversé ces mêmes questions. Les adolescents d’aujourd’hui, rebelles, apathiques, en quête d’identité, ou encore protégés du réel, sont les mêmes que ceux que j’ai pu connaître au lycée. Ce qui les définit, et qui me semble invariable, c’est cette certitude d’avoir tout compris alors qu’il reste encore tout à apprendre.

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Vous avez initié « Frammenti » il y a plusieurs années, et vous avez accumulé plus de deux cent rencontres. Est-ce que vous vous êtes posé une limite, dans le temps ou l’espace, pour mettre un point final au projet ? Ou pourriez-vous le poursuivre ailleurs et sur une plus longue durée ?

Pour l’instant, je le mets en pause, car c’est un travail extrêmement chronophage et qui demande une logistique considérable (et je suis seule la plupart du temps). Il y a aussi une contrainte temporelle inhérente au projet : l’adolescence est une période brève, et je tiens à ne pas mélanger les générations au sein d’une même collecte. Pour cette Gen Z que j’ai rencontrée (celle qui a fait sa puberté durant le Covid, qui a eu accès à l’IA sans aucune régulation, qui a décroché son baccalauréat sous le gouvernement d’extrême droite de Meloni), la récolte de témoignages vient de terminer avec un dernier chapitre en Sicile.

Je n’ai couvert que huit régions sur vingt, ce qui laisse un vaste territoire encore inexploré : il y aura très certainement un deuxième, voire un troisième passage dans les années à venir, pour la Gen Alpha et celles qui suivront. J’aime l’idée que ce projet m’accompagne tout au long de ma vie et serve de témoin, à certains moments charnières de l’Histoire de notre société, et à l’évolution des jeunes sur un territoire précis, ici l’Italie.